《[French] Les Pions de l'Equilibres》Chapitre 40.5 - Le métal ne fait pas le grade
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Cela faisait quarante-cinq ans que Yashar n’avait pas assisté au séminaire annuel, mais ces sept jours de discours continus à l’intérieur de la colonne gigantesque de l’Église de l'Équilibre ne lui avaient absolument pas manqué.
Assis sur un simple siège de bois, il était vêtu de son habituelle robe grise, embrochée au niveau du cœur d’un cercle de bronze représentant son grade au sein de l’Église : Grand Prêtre.
Il jeta un coup d’œil autour de lui. Parmi les mille prêtres de l’ordre de Kerah, environ huit cents étaient présents aujourd’hui. Tous étaient assis en cercle à l'intérieur du Sacré Saint, prêtant attention, ou tout au moins faisant semblant de prêter attention, aux dires du Cardinal.
Yashar ne put s’empêcher de jeter un énième regard au siège vide du deuxième cercle, bien plus restreint, où siégeaient les dix évêques du pays, pratiquement tous présents. Portant également une robe grise, ils avaient pour insigne un cercle d’argent. Cependant, la plus grande différence avec les grands prêtres n’était pas dans leur attirail, mais dans leur attitude. Les évêques ne s’embarrassaient pas de faux-semblants, conversant, pour la plupart, entre eux, sans écouter le vieux Cardinal ayant récemment fêté ses 789 ans.
À quelques nuances près, le Cardinal était le deuxième grade le plus important de l'Église, juste en-dessous du Pape. Yashar avait donc, devant lui, le responsable religieux de la nation. Censé inspirer un respect sans limite, le Cardinal de Kerah ne possédait malheureusement plus grand-chose de la figure si glorieuse qu’il incarnait autrefois. Sa posture indiquait très clairement qu’il ne pouvait plus tenir debout. Sa robe grise était plissée, tandis que son insigne doré n’arrêtait pas de se détacher de sa robe, malgré ses tentatives maladroites et régulières de le remettre en place. Même sa voix était devenue si faible que Yashar doutait qu’un Immobile soit capable de l’entendre, surtout depuis les cent mètres le séparant de l’estrade du temple où siégeaient les grands prêtres.
Si le Cardinal était un Ultime, il lui resterait encore deux siècles d’espérance de vie, mais il n’était jamais parvenu à franchir la barrière la plus ardue du Chemin : la complétion du troisième Pas. Mais peu nombreux étaient ceux qui pouvaient le lui reprocher. Parmi les humains, les Ultimes ne se comptaient probablement que sur les doigts d’une main.
Sentant que ses pensées commençaient à vagabonder, Yashar s’obligea à se concentrer de nouveau sur les paroles du vieux Cardinal :
̶ Tous ceux qui pensent sont enfants du Père, tous sont aimés de manière égale, ses punitions sont le fruit de la remontrance, et non de la colère. Cependant, au cours de l’histoire de la vie, deux êtres ont su s’élever au-dessus du reste, au point d’atteindre l’immortalité, et par la même occasion, la reconnaissance du Père. Peu importe leur nom d'antan, celui qu’ils ont reçu le jour de leur ascension est infiniment plus glorieux car, de simples vivants, ils sont devenus Sœurs et Frères de l’ensemble de la vie…
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… Mais le pouvoir n’est pas forcément signe de sagesse. Tel un cadet jaloux de son aîné, le Frère n’a jamais pu supporter la supériorité de la Sœur. Ayant atteint l’immortalité bien avant lui, elle était capable de donner la vie. Adorée de tous, elle rendait avec grâce la tendresse que lui dévouaient les êtres vivants, les bénissant du don de cultivation pour qu’ils puissent marcher sur le Chemin, afin d’arriver un jour dans ses bras…
… Ne pouvant supporter de voir sa Sœur adulée, alors que lui était méconnu, il se vengea sur les vivants, déclarant que seuls les plus talentueux méritaient de cultiver. Il vola les talents donnés par la Sœur pour les redistribuer à ceux acceptant de lui jurer allégeance…
… Il créa ensuite les enfers, où les déséquilibrés étaient condamnés à tomber sous son joug. Ainsi, la Sœur resta maîtresse de la vie, mais lui devint responsable des morts, acceptant seulement de relâcher vers la réincarnation et les bras de la Sœur ceux qui s’étaient tenus au principe de l’Équilibre.
Le Cardinal s’arrêta momentanément de prêcher pour reprendre son souffle.
̶ Encore une fois, tout n’est que question d’Équilibre. Les synergies entre les nations ne sont que de vulgaires poids sur une balance rouillée. Je ne peux m’empêcher de me remémorer mes 437 ans, quand…
Les radotages d’un vieillard, ne put s’empêcher de se dire Yashar, bien que de telles pensées soient à la limite du blasphème.
Cette farce de séminaire lui faisait perdre son temps. Il y était venu dans le but d’obtenir des réponses à l’inaction de l’Église, au moment où le village avait désespérément besoin d’eux, surtout maintenant que les bandits avaient redonné signe de vie en envoyant un espion. Mais il n’était pas plus avancé que lors de son arrivée.
Les grands prêtres qu’il connaissait n’étaient pas assez hauts placés pour pouvoir lui fournir d’informations valables, tandis que les évêques éludaient le sujet. De plus, cela faisait deux jours qu’il demandait à voir le Cardinal, sans succès. Pour couronner le tout, ses enfants étaient parvenus à se mettre en danger, alors qu’Esh n’était même pas dans la capitale depuis vingt-quatre heures.
Ce gamin est vraiment un aimant à ennuis, ne put-il s’empêcher de conclure.
Heureusement, les Toshiya étaient restés vrais à leur parole d’aider Nééman et ceux lui étant chers. En plus de mettre son fils à l’abri de la Guilde des Marchands, ils les avaient merveilleusement bien accueillis.
Mais ceux ayant vraiment sauvé ses enfants étaient les Tséétsas. Quand Evelle avait évoqué ce nom, il s’était efforcé de ne pas laisser transparaître d’indices. Mais bien qu’Esh n’y ait clairement vu que du feu, il doutait qu’il en soit de même pour Evelle, bien trop perspicace pour son âge.
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Et c’est mieux ainsi vu sa secte, se dit-il avec une once de fierté.
Deux jours plus tôt, l’un des évêques avait pris la parole, chose contraire à la tradition voulant que seul le Cardinal prenne la parole pendant la session annuelle. En voyant ce manquement à l’étiquette, tous, sans exception, avaient immédiatement porté attention à ses dires :
̶ Mes frères de foi, si je me permets de recevoir une partie du précieux temps de parole de notre cher Cardinal, c’est pour vous parler d’un sujet tellement impur qu’il est préférable qu’il ne sorte pas de la bouche d’une personne aussi noble que lui. Depuis la nuit des temps, nous sommes parvenus à montrer la voie sacrée et juste qu’est l'Équilibre aux habitants de ce pays. Mais récemment, un groupe démoniaque remet en cause notre foi, tentant de pervertir les bons kerahiens, en leur murmurant d’âcres mensonges, déguisés en douces promesses. Veillez à rester sur vos gardes, face à ceux qui tentent de déséquilibrer la balance. Si vous les apercevez, notifiez immédiatement l’Église. Ces démons se sont donnés le nom de Tséétsas.
̶ Alors, on rêvasse ? lui demanda par télépathie Sodote, l’un des grands prêtres ayant obtenu son rang lors de la même promotion que lui.
̶ Nullement, les paroles du Cardinal contenaient simplement des vérités si profondes que je n’ai pu m’empêcher d’y réfléchir plus amplement, répliqua Yashar, ne comptant sûrement pas donner raison à son « ami ».
Mais oui, mais oui... Dans tous les cas, après avoir fini de réfléchir à tes « profondes vérités », retrouve-moi ce soir. J’ai posé des questions à droite et à gauche, et j’ai trouvé des informations susceptibles de t‘intéresser.
***
La nuit était l’amante des machinations, et ce soir-là ne laissa d’autre choix à Yashar que de prendre part à ses jeux.
S’avançant avec précaution dans les dédales sinueux des quartiers Nord de la capitale, il finit par arriver devant une porte à l’aspect commun. Il s’agissait d’un labyrinthe dimensionnel. À cause des espions rôdant constamment dans la capitale, les labyrinthes dimensionnels s’étaient rapidement démocratisés, notamment grâce à la sécurité et la discrétion qu’ils octroyaient.
Leurs principes étaient simples : des coordonnées permettaient d’accéder à l’une de ses localisations, autrement inaccessibles dans ce labyrinthe aux chemins et pièces proches de l’infini. Celui-ci menait à une dimension ouvrable uniquement avec un code donné à l’avance.
Coupée de l’extérieur, la dimension ne possédait qu’une seule entrée, bloquant toute présence de l’extérieur, même le sixième sens.
De plus, chaque dimension possédait un compteur, permettant de connaître le nombre de personnes à l’intérieur, et empêchant une personne indésirable de s’y dissimuler. D’ailleurs, en voyant en sortir un vieillard accompagné de trois jeunes femmes, il réalisa avec dégoût que ses pièces étaient également utilisées pour dissimuler autre chose que des conspirations.
Une fois à l’intérieur de la dimension, il y découvrit Sodote, accompagnée de…
̶ Évêque Noutak, salua Yashar, tout en mettant son poing contre son cœur, avec un respect sincère.
Noutak était l’évêque responsable de la formation des grands prêtres. C’était lui qui l’avait convaincu de dédier sa vie à la foi. Mais plus important encore, il avait pris dans le cœur de Yashar la place du père qu’il avait toujours désiré avoir, mais n’avait jamais connu.
̶ Allons Yashar, je t’ai personnellement formé, et ça fait cent ans que l’on se côtoie, pas besoin de telles formalités entre nous. Prends un siège, l’invita-t-il avec un sourire.
Sodote sortit de la pièce pour laisser les deux hommes entres eux. Une fois assis autour d’une cheminée couvant un feu de couleur verte, Noutak donna enfin à Yashar les explications qu’il tentait d’obtenir depuis des jours.
̶ Je ne vais pas passer par quatre chemins. Je sais que tu en veux à l’Église d’avoir abandonné ton village quand il avait le plus besoin d’elle. Mais comme tu as pu le constater, le Cardinal ne possède plus sa forme d’antan. Faire bouger les choses au sein de l’Église est donc devenu pour le moins… compliqué. Les décisions sont prises par l’ensemble des évêques, mais certains suivent leurs propres agendas, préférant coopérer avec la dynastie des Olamote, désireuse d’augmenter son influence sur les territoires Nord, en reprenant des mains des bandits les villages déjà détruits, et donc privés de leurs racines. D’autres voient même les bandits comme un signe de rééquilibrage, ajouta le Cardinal, avec un ton rempli de sous-entendus. Même si le Cardinal a « heureusement » plusieurs années à vivre, vous ne pouvez-vous permettre d’attendre aussi longtemps.
̶ Mais que faire, alors ?! ne put s’empêcher de l’interrompre Yashar, sidéré devant tant de bêtises et d’injustice.
Chaque phrase de Noutak décuplait le poids des cent mille vies des villageois sur ses épaules, au point d’en devenir insoutenable.
L’homme, en qui Yashar avait entièrement confiance, celui qu’il cherchait désespérément dans le cercle des évêques depuis le début du séminaire, prit l’air le plus grave que le Grand Prêtre n'ait jamais vu sur sa personne. L’évêque dit d’une voix rauque :
̶ Il ne te reste qu’une option, les Tséétsas.
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